I
N'avez-vous jamais remarqué à quel point prendre le bus, ça vous change toute votre vision sur le monde extérieur ? On surprend les arbres plantés le long des routes à disparaître dès que le conducteur ose dépasser les 50 kilomètres heure, les pointillés qui ont l'habitude d'être bien rangés, bien alignés les uns derrière les autres s'amuser à ne former plus qu'une seule ligne qui se casse de temps en temps.
Le plus drôle dans un bus, c'est ce regard que peuvent vous jeter les gens qui sont à l'extérieur. On devient très rapidement soit transparent soit l'attraction de foire à la dernière mode. Les gens croient, ou plutôt cherchent toujours à reconnaître quelqu'un. C'est à ces moments là qu'on a envie de tirer la langue aux abrutis de dehors ; leur montrer nos plus belles grimaces pour leur en donner pour argent comptant. Tiens voilà le cirque !
Je suis tranquille là, pas un passant. De toute façon je ne regarde plus par la fenêtre. J'ai beau être affalée contre la vitre, mon violon sur les genoux, et faire semblant de ne pas le voir, il me fixe. Qu'est ce qu'il me veut celui là ? Il a jamais vu un violon de sa vie ? Alors c'est simple coco, c'est un bout de bois creux avec quatre cordes dessus. Maintenant tu me lâches !
Ce n'est pas ma boite qu'il regarde, c'est mes jambes. Voilà les cars sont pleins de ces gens là, voyeurs par nature. A moins que ce soit l'effet « bus » qui déclanche ces montée d'hormones. On est tous pareil, les mains dans les poches mais les yeux exercés comme des radars à l'affût du premier bellâtre ou la première Bomba qui passerait par là.
De toutes façons, il ne fera rien, a part peut être me lancer le fameux « vous êtes charmante mad'moiselle ». Enfin là à son stade je suis charmante au niveau des cuisses et dans pas longtemps ça sera au niveau de mes dessous. Normalement à cet instant, la plus part des gens ont cette furieuse envie de descendre au prochain arrêt ou alors aller vérifier qu'ils ont bien validé leur billet.
Moi ? Je ne bougerais pas de ma place, une petite vieille pourrait me la piquer et gâcher tout le film que se fait le pauvre homme assis en face de moi. Encore un frustré âgé de la quarantaine qui fantasme sur tout ce qui bouge, qui est jeune, avec des formes fraîchement dessinées, et qui pourrait facilement tomber leur string.
J'écarte légèrement les jambes. On dirait que notre quadragénaire vient d'entrevoir une image céleste. Il semble illuminé. Il est tout rouge ; c'est que ça doit chauffer là haut.
A ce petit jeu, c'est simple... c'est soit lui, soit moi, et je suis une joueuse redoutable. Voilà comment cela se passe. Il lève la tête pour s'assurer que je ne l'ai pas vu devenir écarlate. A ce moment il croise mon regard et là tout son monde s'écroule. Ça y va par des flashs de sa femme, de ses filles, de sa mère ; par des « tu n'es qu'un monstre Henri ! », « comment oses-tu Henri à ton age ? », « M'enfin mou choupinounet qu'elle mouche t'a piqué ? », je vous en passe et des meilleures.
Et bizarrement il lui vient cette envie dont je vous parlais tout à l'heure : il lève le bras, et appuie sur le bouton pour descendre. En passant devant moi, sa jambe vient doucement frôler mon genou. Il s'excuse aussi vite, dans une drôle de révérence, détournant le regard comme un voleur qui cache un bien qu'il a dérobé.
C'est mon arrêt : Rue André Breton.
J'ai retrouvé les arbres qui avaient tout à l'heure disparus. Les pointillés sont aussi au rendez-vous. La rue est déserte. C'est normal dans ce quartier. A la nuit tombée, il n'y a plus un chat dehors. Juste ceux qui descendent du bus. Un peu comme moi.
La rue, c'est un vrai dépotoir. Je me croirai dans une poubelle municipale, avec le clochard couché sur la bouche d'aération.
J'aime marcher la nuit. On ne sait jamais, quand on croise quelqu'un s'il ne va pas vous sauter dessus. J'aime cette situation. Je me suis bien fait des courts métrages sur ces rencontres que je n'ai jamais vécues.
Un homme derrière moi. Grand, costaud, viril. Je sens sa présence. Il me suit et se rapproche peu à peu de moi. Je sens son souffle dans mon cou. Il fait noir, je ne vois rien. Je sens son odeur corporelle de plus en plus intensément. Il m'attrape violemment le poignet et me faire faire volte face. Je ne le vois toujours pas. Je sens ses caresses sur mon corps et ses baisers sur ma gorge. Il me serre, attrape ma jambe et me bloque contre un mur. Je suis sa chose, je suis à lui. Il peut tout avoir de moi.
Voilà, ça peu ressembler à ça, ces films qui rythment mes longues balades nocturnes. Cette sorte de fantasme angoissant dont beaucoup de femmes rêvent secrètement sans même jamais se l'avouer. A quoi bon se le cacher, on peu marcher la conscience tranquille si seulement on assume cet espoir de se faire surprendre ainsi la nuit, dans une rue...
En attendant, je marche toujours. Je suis passée dans cette rue bien des fois. J'y ai ri, j'y ai souri, J'y ai pleuré, j'y ai crié, j'y ai même aimé. Mais ce soir c'est bien différent. Fini ses états d'âme aromatisés à l'eau de rose. J'en ai presque fini de cette histoire.
Comme pour ne rien changer à nos petites habitudes, la porte est ouverte. Il sait que je dois venir. Il m'attend. Mon violon commence à me peser. Allez bouge toi ma fille. Juste un dernier petit air.
Je l'imagine poser sur son grand canapé beige, son fameux peignoir rouge pour couvrir son corps nu, un verre de bordeaux à la main, des bougies éparpillées de partout dans le salon, de la musique classique en fond, l'Agnus Dei de Barber.
Voilà comme cela va se passer.
Il m'entend arriver. Il prend une gorgée de son vin. J'entre dans la maison. Il ne bouge pas. Je souhaite le bonsoir. Aucune réponse. Je pose mon violon sous le piano. Je sais qu'il me regarde et qu'il a bien relevé mes formes sous ma jupe. Je me relève. Je me tourne vers lui. Toujours aucun mot. Il prend une gorgée. J'enlève mon écharpe puis ma veste laissant apparaître ma chemise d'écolière légèrement déboutonnée sur ma poitrine. Pourtant il fixe mes yeux, comme s'il connaissait par c½ur ce que mon corps lui offre au regard. Il boit une nouvelle fois. Il me fait signe de venir m'asseoir à coté de lui. J'obéis. Il se ressert du vin. On reste assis comme ça un long moment. Il me regarde. Moi je fixe le mur. Il passe doucement une main dans mes cheveux et me susurre un « Je t'ai attendu ce soir. J'ai eu peur qu'il te soit arrivé quelque chose ». Je fixe toujours le mur en face de moi. Je sais ce qu'il va faire.
Un bruit.
Qu'est ce qu'il se passe ? Tout est allumé à l'intérieur. Il y a du monde. Je me suis peut être trompée de maison. Et pourtant non. C'est bien sa maison. Sa femme est à la fenêtre. Mais elle ne devait pas être là. On dirait qu'elle pleure. Une femme si froide. Pourquoi peut-elle bien pleurer ? Mais qu'est-ce qu'il se passe ?
Une sirène. Les pompiers arrivent.
Moi, je reste plantée là devant, sans faire un bruit, sans dire un mot, en simple spectatrice du spectacle que l'on donne ce soir au 36 rue Tristan Tzara.
Dans le rôle de la future veuve éplorée : ma tante. Le personnage principal est tout simplement interprété par mon oncle qui, il faut bien le dire, incarne à merveille l'amant et, dans cette scène, fait un mort remarquable.
La situation est simple : un mort, six hommes en uniforme qui essayent de résoudre le problème, et une pleureuse qui reste à se lamenter sur son pauvre sort. Tout se passe vite. Un des pompiers vient épauler ma tante qui manque de s'évanouir. Comme s'ils n'avaient que ça à faire. Les cinq autres se dispersent entre le massage cardiaque, la radio qui est reliée à l'hôpital et le camion où se monte une civière pour porter mon oncle.
Bien que la scène soit majestueusement interprétée, elle me rappelle fortement une des ces séries télévisées où Johnny tue Cindy parce que Jeanne à couché avec Chris pendant que Georges se tourne les pouces aux caraïbes... Bref, vous voyez le tableau.
Ah ! Ça y est on va en finir avec cette scène. Mesdames et Messieurs, la sortie de mon oncle !
Le cortège est tout bonnement suivit par la tantine qui vient de m'apercevoir.
« - Morgane ? Morgane c'est toi ? »
Je vais faire comme si de rien n'était et faire mine de rentrer chez moi.
Plus rien, plus un bruit.
Elle ne m'a pas reconnue. Elle s'est engouffrée dans le camion. Tant pis... je rentre. Pourquoi est-ce qu'elle n'a pas insisté ? J'aurais pu tout lui raconter, elle m'aurait comprise ou alors peut être reniée.
C'est étrange comme dans ces moments là ont oublie vite pourquoi on est venu. Bizarrement mon violon ne me pèse plus. Il semble léger.
Et voilà. Encore une fois je rentre seule.